Conférence de Kit Miyamoto à Port-au-Prince : L’indispensable évaluation des bâtiments avance mais doit être renforcée
L’Alliance pour la gestion des risques et la continuité des activités (AGERCA), qui émane de la société civile, a organisé le mercredi 17 mars une rencontre afin d’évaluer les causes de l’ampleur du désastre suite au tremblement de terre du 12 janvier et d’envisager les possibilités de créer de meilleures pratiques dans la construction à l’avenir. Beaucoup d’architectes et d’ingénieurs étaient présents lors de cette rencontre qui s’est déroulée au Karibe Convention Center en présence de Kit Miyamoto, de “Miyamoto International”, une firme américaine d’ingénieurs experts en évaluation des bâtiments actuellement à pied d’oeuvre en Haïti. Miyamoto International est intervenue dans différents pays après des tremblements de terre, comme en Chine en 2008 ou en Italie en 2009.
Kit Miyamoto, principal orateur de cette rencontre, avait démontré son intérêt pour travailler en Haïti après l’effondrement de l’école de Nerette. Il avait d’ailleurs participé en décembre à une rencontre sur la gestion des risques et le renforcement des bâtiments en Haïti en décembre 2009, restée sans véritable suite…
Gérard Laborde, le président de l’Agerca, a rappelé en ouverture de la rencontre le partage des responsabilités face à l’ampleur du désastre, réparties entre le manque de réaction des autorités étatiques, l’instabilité politique du pays, la démission de la société civile et l’ignorance de la population. Il a regretté le fait que la reconstruction des maisons soit malheureusement en route sans contrôle ni évaluation et que les débris soient déposés n’importe où, entrainant de nombreux risques pour l’avenir, particulièrement d’innondations.
Etendre l’évaluation
Jacques Gabriel, le Ministre des travaux publics et des télécommunications (MTPTC), a expliqué qu’un bureau d’évaluation technique des bâtiments a été mis en place au sein du Ministère des travaux publics et des télécommunications avec lequel collabore Miyamoto. Un état des lieux des dommages est actuellement en cours de réalisation. Avec l’appui de l’UNOPS (service d’appui technique et administratif des Nations unies) et des financements de la Banque Mondiale, Miyamoto a été contracté afin d’évaluer 100.000 batiments à Port-au-Prince pour le MTPTC.
200 ingénieurs nationaux ont été sélectionnés et formés au sein du ministère avec la firme Miyamoto et l’UNOPS. Répartis en 10 divisions, ils évaluent 1500 batiments par jour. En 57 jours, ils sont ainsi proches d’atteindre leur objectif d’évaluation de 100.000 bâtiments dans la zone métropolitaine. Miyamoto a salué le courage des ingénieurs haïtiens et la qualité de leur travail tout en soulignant l’absence de formation parasismique préalable de ces derniers.
Parmi les bâtiments que la firme Myamoto a expertisé jusqu’à présent, 40 % sont en bon état et nécéssitent parfois des réparations d’ordre superficiel. Ces bâtiments sont alors “tagué” d’un insigne vert du MTPTC. 40 autres pourcent des structures évaluées ne doivent pas être démolies mais nécéssitent des réparations plus ou moins importantes d’ordre structurel afin de pouvoir à nouveau héberger des personnes sans risques. Ils sont tagués d’un sigle orange. Enfin, les bâtiments qui doivent être démolis sont tagués d’un sigle rouge. Les coordonnées géographiques de ces bâtiments sont enregistrées via un système GPS, ce qui permettra par la suite d’établir des statistiques utiles à l’avenir.
Le MTPTC travaille en coordination avec la Joint task Force (la force américaine) et l’Organisation internationale des migrations (OIM) dans l’identification des zones prioritaires à évaluer, parce qu’elles sont les plus vulnérables aux risques ou parce que leurs habitants se trouvent dans des situations très vulnérables dans des camps alors qu’ils pourraient réintégrer leurs quartiers.
Pour Miyamoto, il existe de trop nombreuses structures dangereuses qui sont malheureusement occupés. Aussi, de nombreuses maisons qui sont en bon état sont mises en danger par d’autres qui risquent de s’écrouler aux alentours. Cependant, beaucoup de bâtiments sont en bon état sans que leurs propriétaires ou locataires ne dorment à l’intérieur, parce qu’ils ont peur ou parce que la structure n’a pas été évaluée officiellement. Il est donc impératif qu’une évaluation officielle des bâtiments soit disponible au plus vite dans une plus large mesure. L’UNOPS est actuellement à la recherche de fonds pour continuer ce travail essentiel. De plus, les ingénieurs recrutés par le MTPTC n’ont pas encore été formés en démolition et déblaiement des décombres. Or, certaines démolitions peuvent s’avérer dangereuses si elles ne sont pas réalisées selon certaines normes et avec une réelle expertise.
Un autre problème se pose actuellement par rapport à la coordination de ce travail d’évaluation des bâtiments, car des organisations réalisent cette tâche sans avoir intégré le système officiel développé au sein du MTPTC. Cet état de fait est dangereux car cela peut entrainer une certaine confusion, explique Miyamoto. Les évaluations peuvent diverger d’une firme à l’autre et les “tags” de couleurs utilisés pour signifier l’état des batiments être semblables sans pour autant signifier la même chose. De plus, si certaines organisations disposent de bons ingénieurs, ce n’est hélas pas le cas de toutes.
Améliorer les pratiques et les contrôler
Miyamoto a rappelé les raisons de l’ampleur du désastre : la mauvaise qualité des matériels et de la construction, l’absence de codes de constructions, de permis de construire, de contrôle de qualité, de gestion des risques et d’ingénierie spécialisée en construction parasismique; et insisté sur la nécessité de régler tous ces problèmes si l’on ne veut pas qu’un jour la catastrophe du 12 janvier 2010 vienne à se reproduire.
Il a expliqué l’importance d’investir afin de reconstruire ou de consolider des constructions essentielles comme les batiments des autorités, les structures à même de gérer les urgences, les écoles, les hôpitaux, etc afin qu’elles ne soient pas détruites par un tremblement de terre, mais surtout qu’elles puissent rester fonctionnelles si cela arrivait.
Deux mille écoles ont été détruites par le tremblement de terre du 12 janvier. L’expert en évaluation de bâtiments a cependant relevé le fait que partout dans le monde, les écoles sont très souvent les structures les plus vulnérables face à un tremblement de terre, dû à la composition spécifique que requièrent les salles de classes (particulièrement les grandes baies pour laisser entrer la lumière). Il faut réflechir à consolider et construire les écoles en conséquence, mais selon Miyamoto, c’est une situation tout-à-fait gérable. Les bâtiments historiques sont particulièrement vulnérables et dangereux, mais ils peuvent être réparés et leur valeur patrimoniale devrait primer face aux coûts de réparations, qui peuvent s’avérer élevés.
Pour Miyamoto, il n’est pas nécéssaire de changer radicalement la façon de construire en Haïti, mais l’améliorer. Il faut former les ingénieurs et architectes haïtiens à démolir des maisons, à en réparer et en construire selon des normes parasismiques.
Il a précisé qu’il est tout-à-fait envisageable de construire des maisons en béton qui résistent à des tremblements de terre et qui ont l’avantage de protéger leurs habitants des risques liés à la saison cyclonique mieux que des maisons en bois ne peuvent le faire.
La firme évalue également les zones de liquefaction des sols et de risques de glissements de terrain. Pour Miyamoto, ces risques sont gérables, et des exemples comme la Californie, le Japon ou la Turquie en sont des exemples.
Le ministre des travaux publics et des télécommunications a expliqué à l’assemblée présente lors de cette rencontre avoir commandé la réalisation d’une carte de micro-zonage sismique, afin d’avoir une photographie multi-risque de la zone métropolitaine et savoir quels terrains conviennent à la construction et quels autres ne conviennent pas. Il faudra dès lors se doter des outils à même de faire respecter les résultats de cette étude mais également de contrôler la qualité des constructions et des réparations à venir.
Pour FOKAL, Maude Malengrez
